Arthur Jester (2)
Suite du précédent article
Durant tout cet été 2007, les visites chez le vétérinaire s'enchaînent donc. Prélèvement pour confirmation du calicivirus par test PCR, détatrage, exérèse de cinq dents. Et comme il est inutile de tenter de faire avaler à Arthur le moindre comprimé d'antibiotique ou d'antiinflammatoire sous quelque forme que ce soit, , injections chez le vétérinaire durant un mois et demi. Arthur vit peu dans la maison. C'est vrai que les températures sont accablantes. Il préfère le jardin, tranquille, sous la haie, d'où il n'est pas facile de le déloger pour le mettre en cage de transport. Et comme il en a visiblement marre de ces aller-retours permanents entre le cabinet vétérinaire et la maison, il passe dans le jardin du voisin où il sait que je ne peux venir l'embêter. Dans ces conditions, le vétérinaire a compris : inutile de me fixer un horaire strict de rendez-vous, mais seulement le jour : " vous me l'amenez dès que vous l'aurez..." Le meilleur moment pour le saisit, c'est le matin, au moment du premier repas, moment attendu pour le chat qui a faim. Mais déjà qu'Arthur avance désormais à reculons vers ses gamelles, à présent qu'il a compris qu'il risque à tout moment d'être attrapé pour aller chez le vétérinaire, les choses se compliquent... C'est dur, un chat qui n'a plus confiance en rien...
Pourtant, on y arrive, et on y arrive d'autant mieux que les résultats de l'antibiothérapie sont encourageants. Très encourageants même : le fait qu'il ait été indemne de cortisone y ait sans doute pour quelque chose. Dès la seconde injection, les ulcères de la langue se cicatrisent et la gengivite diminue. Le vétérinaire est satisfait, optimiste même. Il rajoute quinze jours de traitement préparatoires. Et fin août, Arthur est dans des conditions optimales pour démarrer son traitement interféron : plus aucune trace d'ulcères et une gengivite ne persistant plus qu'au niveau des prémolaires supérieures gauches. D'ailleurs, il a repris vie et la douleur semble avoir disparu. J'ai confiance. D'autant que le vétérinaire m'affirme les excellents résultats promis par le laboratoire fabriquant l'interféron. Il s'agit de trois injections in situ, sous anesthésie, espacées de quinze jours. Vu les résultats déjà spectaculaires de l'antibiothérapie, comment ne pas espérer la guérison ? Confiant donc. Tellement confiant que je répond au SOS d'un refuge et réserve une minette positive au calicivirus et de ce fait menacée d'euthanasie : elle sera mise en famille d'accueil le temps que je puisse aller la chercher à l'automne...
Le jour où je conduit Arthur pour sa dernière injection d'interféron, le constat est fait : l'inflammation au niveau des prémolaires n'est pas résorbée. Elle est même plus rougeoyante. Inquiétudes. En tous cas, Arthur ne souffre plus depuis un bon moment déjà. Il remange normalement, rejoue, se montre moins distant et commence à nouveau à accepter les calins... Le fantôme de Jester s'éloigne doucement et Arthur reprend ses droits. Je peux me consacrer à l'arrivée prochaine de ma nouvelle minette...
Mais quinze jours après la dernière injection d'interféron, alors qu'Arthur est devant sa gamelle, la douleur lui arrache un hurlement. Je lis dans son regard la même panique et la même incompréhension que deux mois plus tôt. Il tente une nouvelle approche, une nouvelle bouchée, aussitôt recrachée, et s'enfuit... dans le jardin du voisin. Le cauchemar est de retour. Nouvelle visite chez le vétérinaire. Le protocole interféron est un échec. La gingivite a flambé avec l'arrêt de l'antibiothérapie, même si les ulcères ne sont pas réapparus. Trois nouvelles dents ont commencé à se déchausser. Il faudra les enlever me dit-on. Nouvelle injection d'antibiotiques et d'antiinflammatoires. C'est reparti pour quelques jours... trois jours seulement. Pendant quinze jours encore on poursuit, mais la douleur ne s'estompe que très rarement. Alors, au bout de ces quinze jours, j'entend le vétérinaire me dire : il n'y a plus que la cortisone. Je sais ce que cela signifie. Qu'il renonce. Qu'il se contentera désormais de gérer la douleur. Cortisone tous les deux mois environ. Puis, avec le temps, tous les mois et demi, puis tous les mois et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'elle ne fasse plus d'effets, que l'organisme se soit entièrement déréglé sous son action, que la bouche soit devenue une plaie et que le calici gagne la bataille. Je suis sonné. Je vais perdre mon Arthur, à brève échéance, sous les effets cumulés du calici et de la cortisone qui le soulagera certes, mais affaiblira ses reins, son foie et d'autres organes vitaux. Non, ce pauvre bonhomme ne méritait pas cela. Pas lui. Pas mon sauvageon un temps revenu à la vie. Pas mon timide qui m'avait fait confiance. Pas le premier chat que j'ai socialisé...
Ce début d'automne 2007 est difficile. Si la cortisone dès les premiers jours semble apaiser Arthur, la régression psychologique elle, est bien là, la confiance perdue. Choc terrible enfin lorsqu'au bout d'à peine dix jours, la souffrance est de retour : là où j'attendais un répit d'au moins deux mois, celui-ci n'est que de dix misérables petits jours. Trois jours durant il demeure caché dans le jardin du voisin, sans plus venir s'alimenter. Il faut le ressaisir, le reconduire chez le vétérinaire pour une nouvelle injection dont les effets ne dureront encore que dix jours. Non, ce n'est pas cela la vie que j'avais rêvée pour lui. Non, ce n'est pas cela une vie. Je prend alors la décision de le faire endormir. Je sais aussi que ce vétérinair ira jusqu'au bout de la souffrance et de l'expérimentation. Rendez-vous est donc pris pour lui chez le Docteur Illa, de la clinique Médipole, à Cabestany. Ce matin là, c'est le coeur lourd que je parviens à le saisir et le conduire, pour l'ultime acte d'amour, pour le "grand dodo"... "Qu'il dorme, s'endorme, tranquille, tranquille"... Je n'ai même pas pu l'avoir sur mon lit durant la nuit, le caresser, le rassurer et lui dire combien je l'aime... Il y a tellement longtemps, qu'il ne m'approche plus...
Ce qui dans mon esprit devait être le dernier voyage, sera en réalité le premier, sur le chemin de la Résurrection...

Le docteur Illa m'écoute lui raconter ces trois mois de combat perdu contre le calici. Après quoi, elle caresse mon Arthur et lui ouvre la bouche. Première surprise pour elle : il a toutes ses dents ou presque. Et elle me dit que la première chose qu'on lui a apprise il y a quelques années déjà sur les bancs de l'école vétérinaire dans un pareil cas, était de pratiquer une ablation totale des dents, qui de toute façon finiraient par se déchausser, les unes après les autres, de mois en mois. Un telle exérèse aurait des effets bénéfiques sur la douleur, car bien plus que l'inflammation des gencives, ce sont plus ces dents déchaussées qui font souffrir mon Jester, vu que les ulcères ne sont pas répparus. Le protocole interféron réalisé ? Elle part me chercher un article de revue justifiant qu'elle ne le propose plus : contrairement à ce que clamait le laboratoire, ce protocole in situ à J + 15 ne semble fonctionner que dans un nombre de cas trop faible. Elle hésite. C'est moi qui la pousse. Exérèse certes, mais ensuite ? Alors, elle me propose de tenter un autre protocole interféron. Elle n'explique le fonctionnemnt du calici virus qui détruit certaines cellules du système immunitaire, un peu comme le FIV détruit les T4. On peut tenter le même protocole que pour les chas FIV : des injections massives d'interféron, pour rebooster le système immnitaire. D'autant que le froid et l'humidité arrivant, le calici va trouver des conditions optimales à son développement dans les semaines qui viennent. Aucune certitude, pas d'annonce triomphale de statistiques erronées sur les chances de succès. Elle tempère même. En raison du coût du protocole. Il ne s'agit plus cette fois de trois micro-injections dans la bouche à J+15, mais de trois injections intramusculaires massives à J+2. La quantité est fonction du poid de l'animal. Occasion de faire le constat qu'Arthur a perdu en trois mois de maladie, près de 25% de son poids initial. Le devis est vite fait : le coût est quatre fois plus élevé que celui du premier protocole. Plus le coût de l'exérèse. Plus le coût des jours d'hospitalisation, car à ce prix, hors de question de faire la chasse à Arthur et de risquer de louper un rendez-vous : il restera chez le vétérinaire. Tant pis pour le coût, je me ferais prêter l'argent s'il le faut. Au final, le docteur Illa ne me fera pas payer les journées d'hospitalisation.
Mais j'écris, j'écris, je suis déjà bien trop long... J'abrège donc... en privilégiant les photos...
Comment va Arthur aujourd'hui ?
Son regard n'est-il pas redevenu pétillant de vie et de tendresse ?
N'- t'il pas repris goût au jeu, avant l'extinction des feux, sur mon lit si longtemps déserté ?
N'a-t'il pas repris goût à la drague, avec sa copine Titeuf, la petite minette sauvée d'une euthanasie programmée à cause du calici et qui a elle aussi eu droit au même protocole interféron quelques temps après à son arrivée chez moi ?
Ne fait-il pas de merveilleux rêves lorsqu'il dort ?
Comment vont sa bouche et sa langue ? Allez mon Tutur, ouvre ta bouche pour montrer !
Plus de dents certes, mais plus d'ulcères non plus, plus de gingivite non plus. Plus de douleurs, plus de souffrances. Depuis maintenant vingt mois ! Avec ce genre de maladie, on ne parle jamais de guérison. Juste de rémission. Alors vingt mois de totale rémission, vingt mois de vie, de vraie vie... Demain sera un autre jour...
Un chat sans dents vit-il normalement ? Certains vétérinaires affirment qu'ils perdent leur instinc et qu'il ne faut pas qu'ils perdent leur instinct... Foutaise !
Demandez donc à ce lézard en sursis si mon Arthur a perdu son instinct de chasseur. Et parce que je sais qu'il y a ici beaucoup d'âmes sensibles, pas de photos d'Arthur faisant sauter en l'air le petit oiseau qu'il est parvenu à saisir...
Six mois après le protocole, arrivait l'échéance du rappel de vaccins. Six mois de rémission c'était déjà une belle réussite. Rappel de vaccin, cela signifiait réinjection de calici. Tout n'allait il pas recommencer ? Tout n'avait-il pas commencé un mois après un rappel ? Et pour la petite Titeuf, tout n'avait-il pas aussi recommencé un mois après un rappel de vaccins ? Avec le docteur Illa, nous avons réfléchi, mesuré le risque, sachant que l'on ne mesure pas l'aléatoire et l'incertitude. A défaut de pouvoir trouver sur le marché un vaccin sans calici, Arthur n'est donc pas vacciné contre le coryza depuis vingt mois. Peut-être réenvisagerons-t'on la chose cette année. Entre deux risques, nous avons fait ce choix...
Alors oui, le regard que je porte aujourd'hui sur mon petit Roi n'est pas le même que celui que je porte sur mes autres chats, que j'aime tous profondément. Peut-être est ce parce que chaque regard que je pose sur lui me rapelle que deux fois, il m'a fallu me battre, avec et contre lui, pour le ramener à la vie. En socialisant et en donnant confiance à ce sauvageons planqué de la SPA et que personne ne voyait jamais. De cette expérience, j'en tire ce conseil, pour ceux qui parcourent les chatteries des SPA à la recherche d'un compagnon-chat. Je leur dit, regardez ceux que l'on ne voit pas. Cherchez ceux qui se cachent et dont nul regard ne se pose jamais sur eux. Les perles rares et les plus beaux trésors sont toujours cachés. Enfin, en ayant eu la chance d'avoir un très bon vétérinaire, j'ai pu une seconde fois le sauver, alors que tout semblait perdu. J'ai du mal à lire vingt mois plus tard certains topics des forums où sont exposés les souffrances et les découragements de chats et de maîtres confrontés au calici. Même si je sais que les formes varient, j'hurle chaque fois ma colère quand je lis que certains vétérinaires se contentent d'injecter de la cortisone en première intention, la cortisone qui affaiblit encore plus le système immunitaire et favorise ainsi la multiplication du calici et ses ravages. J'hurle quand je lis que certains vétérinaires vont d'exégèses partielles en exégèses partielles...
Ici, la chaleur aujourd'hui est accablante. Le petit roi, après avoir profité de la fraîcheur du matin est rentré profiter de la clim, pour faire une longue sieste. Vers dix-huit heures, il viendra me chercher en miaulant, après avoir avalé quelques croquettes, pour réclamer des calins ou autre chose que des croquettes. Puis il ira jouer, escalader ou chasser, profitera de la fraîcheur de la nuit... et demain sera un autre jour.