Arthur Jester (1)
C'est la première chose que j'ai su de lui : une photo, perdue parmi une cinquantaine d'autres : les chats à l'adoption de la SPA de Saverne. Il y avait aussi Souris, qui venait juste de partir en accueil chez Laurence et dont j'ai parlé dans un précédent article. Tinette aussi, qui me rappelait beaucoup trop ma Claire, la chatte de ma vie, tirée à la carabine à l'âge de deux ans et demi par un gentil voisin qui me faisait toujours de grands sourires par devant lorsqu'il me croisait, en pleine campagne du Perche...
Je connaissais les règles de cette SPA et je les ai acceptées : pas de covoiturage, on veut connaître les adoptants. Alors, les 800 kilomètres allez- retour séparant Paris de Saverne, je les ai parcourus : le TGV-Est n'existait pas encore. Dans ces conditions, on me pardonnera peut-être davantage mes coups de gueule sur quelques forums de protection animale à l'encontre d'adoptants potentiels affirmant un réel coup de coeur pour un animal avec tous les petits smileys qui vont avec, mais estimant que quarante kilomètres pour chercher un chat, c'est vraiment trop ! Je sais que Claire qui a fait un Bordeaux-Narbonne pour venir chercher Eowin, un 26 décembre, sous la neige, me comprendra...
C'était le 29 septembre 2006. Et je suis rentré de Saverne avec Nokia, qui ne figurait pas sur ma liste d'adoptés potentiels. Parce que Tinette s'était réfugiée sous un canapé de la chatterie, parce que ceux qui figuraient sur ma liste ne correspondaient pas, selon la responsable de la chatterie, aux conditions de vie que j'étais susceptible de leur offrir ( jardin et sorties), et que largué dans le box des chats peureux où séjournait Jester, je n'étais pas parvenu à le faire entrer,seul, dans ma cage de transport.
Jester était un jeune matou à peine adulte que nul n'était parvenu à caresser jamais. Un de ces chats planqués à chaque visite d'adoptants potentiels et qui ne peut jamais avoir sa chance dans de telles conditions : mais qui sait qu'un chat en chatterie n'est plus vraiment un chat ? Pourtant, juste avant ma course poursuite, j'étais parvenu à caresser ce chat terrorisé, blotti au fond d'un abri et à lui arracher quelques ronrons : ce chat que personne ne peut voir, jamais... mais peut être ce ronron-là, était-il pour lui davantage un moyen de se rassurer, qu'un ronron de contentement...
Je me souviens aussi que ce jour-là, dans la chatterie du refuge, quelqu'un était assis. Elle venait donner un peu de son temps libre et elle avait sur ses genoux un chat de la chatterie en mal de tendresse qu'elle caressait. Ce chat a depuis été adopté. Je crois pouvoir dire ici que ce quelqu'un est aujourd'hui devenu une Amie. Ce 29 septembre 2006 sera donc une de ces journées à marquer d'une petite pierre blanche. Une de ces rares journées d'une vie qui m'auont apportées deux choses si essentielles dans une vie : une Amie, et puis mon sale caractère de Nokia, qui depuis bientôt trois ans n'a jamais supporté que je le caresse plus de trente secondes sans me mordre pour me dire "basta", mais qui ce soir encore, viendra s'endormir à mes côtés, sur son fauteuil accolé à mon lit et qui demain matin, dès mon lever, se précipitera en miaulant vers sa gamelle. Nokia n'était pas si vieux alors, mais il n'en était pas moins le doyen de la chatterie...
Le train venait à peine de quitter l'Alsace, que le regard de Jester me hantait déjà. Je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit-là, mais au matin, ma décision était prise : je reviendrai à Saverne, et cette fois, je repartirai avec Jester, coûte que coûte. Il me fallut deux mois pour tenir cette promesse. Deux mois, jour pour jour. Sauf qu'en deux mois j'avais quitté Paris pour Perpignan, et que cette fois, le voyage ne fut pas de 800 km aller-retour, mais de 2400 km... et toujours pas de TGV Est !
Le 29 novembre 2006, Jester était à moi. Je n'aimais pas ce nom. Désormais, il s'appellerait donc Arthur. Arthur Jester. Il ne s'appelle plus aujourd'hui que Tutur... Et tant pis si à l'invers d'Arthur, Tutur n'est pas un nom de Roi : il est mon petit Roi à moi. Sur le quai de la gare de Strasbourg, les portes du train se sont refermées et j'ai vu s'effondrer en larmes, celle qui m'avait conduit du refuge à la gare, celle qui deux mois plus tôt, caressait un chat du refuge dans la chatterie. J'ai su depuis que ce n'était pas si grave, et qu'elle avait toujours des mouchoirs en papier dans son sac... La récompense de ces larmes du coeur et de tant d'autres, s'appellent aujourd'hui Hélice et Méphisto...et que ceux qui ne comprennent pas se rassurent, ils comprendront bientôt, s'ils veulent rester fidèles à ce blog...
Le problème dans cette histoire, c'est que je n'avais jamais encore socialisé de chat, que je ne savais guère comment m'y prendre pour y parvenir, et qu'avec Arthur Jester, il y avait du boulot..
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A vrai dire, je ne sais plus comment j'y suis parvenu. Je sais que cela ne fut pas facile. Je sais que cela ce fit à l'instinct. Peut-être la présence sage et rassurante de Papa, qui nous a quitté depuis ? La seule chose dont je me souviens c'est que j'ai mis cinq semaines pour que Jester commence à devenir Arthur, pour que la machine à ronrons se mette en route à chaque calin, et qu'enfin, aprèsdes mois de non-existence, ce chat se mette enfin à vivre ! Car on peut exister sans vivre... Un jeune chat, rendu à la vie...
Mais plus que les calins, c'est probablement le jour où je l'ai vu ainsi, sur mon lit, que jai su que la partie était en train d'être gagnée :
Arthur est le plus intelligent de mes cinq chats. Il sait que les bipèdes s'expriment avec des sons et parlent : il est donc devenu chat bavard, pour communiquer avec eux. Arthur donc, a appris à parler. A moi de savoir par l'intensité de ses miaous, ce qu'il veut, de savoir s'il est calme, impatient ou irrité. Inutile de songer à sécuriser la maison : depuis que je l'ai vu grimper un poteau comme nous humains, escaladerions à la corde, je sais que rien ne l'arrêtera s'il veut quitter son espace, notre espace... pourtant, il n'ira jamais bien loin. Avec lui, j'ai connu le plaisir, tard, les soirs d'été, de faire le tour du paté de maison, non pas pour faire "pisser le chien", mais pour me promener, simplement, avec mon Tur... Bien sûr, il faut l'attendre quand il décide de rentrer dans le jardin d'un voisin : c'est lui qui choisit le rythme et la durée de la ballade...
Et puis, six mois après son arrivée, tout s'effondre... Rappel de vaccin. Première visite chez le vétérinaire et diagnostic imparable : gingivite, probablement due à un calicivirus. Je sais, grâce au forums que j'ai parcouru, le drame qui l'attend. Le drame qui m'attend. Car je l'aime ce chat. Oui, je l'aime. Plus que les autres ? Non, différemment. Comme on aime un chat qu'on a ramené à la vie. Vous avez eu l'occasion de ramener un chat à la vie ? Alors, vous comprendrez...
Arthur mange. Il n'a pas l'air de souffrir encore de cette gingivite. A revoir, dit le vétérinaire, quand il commencera à souffrir. Ce que je ne sais pas encore, c'est que le rappel de vaccin, par le seul fait de la réinjection de calivirus, va faire flamber le virus et la maladie. Quatre semaines plus tard, c'est un spectacle désolant que m'offre mon Arthur. Le premier hurlement de souffrance devant sa gamelle qu'il ne peut avaler à cause de la douleur. Arthur, malgré son intelligence, n'a jamais compris que cette douleur venait de ses dents et de ses gengivites. Il a toujours cru, qu'elle émanait de ce que je mettais dans sa gamelle, de ce "quelque chose" qu'il mangeait et qui lui faisait mal. Mal à hurler... Rien n'est pire, que de voir son chat affamé, s'approcher lentement de sa gamelle, la peur et la faim au ventre, et s'en éloigner en hurlant, après trois lappées... Alors, Arthur est redevenu Jester, le chat timide du refuge, apeuré et recroquevillé sur lui même, avec ses grands yeux ronds, ceux de l'innoncence qui interroge pour essayer de comprendre...
Patiemment, le vétérinaire m'explique certaines choses. Surtout pas de cortisone : cette foutie cortisone qui apaise tous les deux mois la douleur atroce, mais qui parallèlement affaiblit l'immunité et donc favorise la progression du virus. Sans parler des conséquences à moyen terme, sur les reins, le foie... A moyen terme, Arthur est condamné. Mais il y a l'interféron, le produit miracle, un peu onéreux, plus un détartrage, plus l'ablation de quelques dents qui commencent à se déchausser et le font souffrir... à condition que l'administration préalable et péparatoire d'antibios et d'anti-inflammatoires non-corticoïdes piosse préalablement venir à bout des ulcères que le calici a formé sur la langue et les muqueuses. Le protocole est clair : il a peu de chances de réussir avec des chats traités aux corticoïde. Mais Arthur Jester ne se laisse pas administrer de comprimés. Il faut donc le piquer, à coup d'antibios et antiinflammatoires à effet retardé. Et chaque visite vétérinaire, chaque enfermement dans la cage de transport fait sûrement disparaître la confiance en l'humain. Tutur a disparu. Seul Jester est là, plus fuyant que jamais. Tout est à recommencer. Mais avant de tout recommencer, avant même de songer à retrouver et ramener Tutur, à nouveau, il faut essayer, d'abord, de SAUVER Jester...
Fin de la 1ere partie - juin 2007
A suivre...